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Les fresques de Piero della Francesca
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C'est à Arezzo que fut tourné le début de la "La vie est belle" de Roberto Benigni. On y voit la "Piazza Grande" :

Arezzo___Piazza_Grande
Arezzo - Piazza Grande
(L'église que l'on voit ici est la Pieve di S. Maria)

Mais Arezzo, sur son acropole à l'Est de la Toscane, quasiment en Ombrie, est traditionnellement connue pour les fresques qu'y peignit Piero della Francesca (1420-1492) sur le thème de la "L'Invention de la Vraie Croix" d'après la "Légende Dorée" de Jacques de Voragine.

Ces fresques se trouvent dans la chapelle Bacci —du nom d'une famille de marchands d'Arezzo—qui est dans le chœur de l'église San Francesco, dont la façade est restée brute. Le chantier avait été commencé par Bicci di Lorenzo, mais il mourut aussitôt, en 1452. Piero della Francesca prit alors le relais et y travailla sans doute jusqu'en 1458 date à laquelle il partit pour Rome. Un séisme et des dommages survenus au XVIè siècle, des infiltrations d'eau, avaient endommagé certaines fresques, comme la Mort d'Adam. Les fresques ont été restaurées en 2000. En voici la vue générale :

PIERO___Chapelle_Bacci___Arezzo
Vue générale de la chapelle Bacci


Disposées autour d'une croix du XIIIè siècle, les fresques n'y sont pas disposées selon l'ordre chronologique de l'histoire de la Croix. Les épisodes sont réunis par paire : exemple C et E (scènes peintes sur les côtés de la fenêtre derrière la grande croix du XIIIè s.), ou encore F et I, les deux scènes de batailles, et les deux lunettes : alpha et omega de cette histoire.

L'ordre logique et chronologique —que l'on suit ici— devrait être le suivant :
    A - Mort et sépulture d'Adam
    B -
La reine de Saba rend visite au roi Salomon
    C - La poutre sacrée sauvée du pont du Siloé

    D - L'Annonciation
    E - Le rêve de Constantin
    F - La bataille du pont Milvius
    G - La Torture du Juif
   
    H - Hélène et l'Invention de la vraie Croix
    I - La victoire d'Héraclius sur Chosroès
    J - Héraclius rapporte la Croix à Jérusalem


Les panneaux de la fresque


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A - La Mort d'Adam

La fresque de la lunette du côté droit, sur plus de 7 mètres de large, montre à droite Adam mourant avec Ève et leur fils Seth près de lui. Âgé de 930 ans, Adam prie son fils de se rendre à la porte du paradis terrestre afin de demander à l'ange gardien l'huile de la miséricorde qui le ramènerait à la vie.

À l'arrière-plan, Seth parle donc avec l'ange qui refuse l'huile mais remet un rameau de l'arbre du Bien et du Mal avec ordre de le planter aussitôt Adam décédé. L'arbre qui en poussera fournira le bois de la Croix sur laquelle Jésus subira la Passion.

Au centre on voit les descendants en foule autour de la dépouille d'Adam où est planté le rameau de l'arbre en question. Et cet arbre occupe le centre de la fresque.

À l'extrême gauche, un couple enlacé. Hercule, qui prend dans ses bras Alceste, était considérée en cette époque de fusion entre christianisme et culture grecque antique, comme une préfiguration du Christ pour avoir ramené à la vie une femme en la sauvant des enfers.

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B- La reine de Saba rend visite au roi Salomon

L'arbre qui a poussé sur le tombeau d'Adam est abattu sur ordre du roi Salomon pour servir de bois d'œuvre. Destiné d'abord à la construction du Temple il est finalement affecté à celle d'un pont. Bientôt Salomon l'en fera retirer.

Alors la Reine de Saba arrive et s'agenouille devant cette poutre de bois, avec la prémonition qu'il servira à fabriquer la croix de la passion de Jésus. Autour d'elle, ses dames d'honneur sont évidemment vêtues à la mode du Quattrocento. Puis, à droite la Reine rend visite à Salomon en son palais.

On retrouve ainsi un bel alignement de personnages, encore plus nettement alignés que dans la frise précédente. Les scènes de Piero della Francesca sont conçues comme des travellings ! Séparant les deux parties de cet épisode, une colonne à chapiteau corinthien, comme dans l'Annonciation (voir ci-dessous figure D) ou comme dans la Flagellation du Christ (1469). S'il faut y voir une allusion à l'actualité du temps dès lors que ces fresques sont datées de 1452 à 1458, ce serait allusion à la tentative d'union des Églises d'Orient et d'Occident (=grecque et latine)…


Détails : le roi Salomon et la reine de Saba

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La reine serre la main du roi et ne le regarde pas, impressionnée qu'elle est par ce souverain et par la prémonition qu'elle vient d'avoir. La tête de la reine est représentée symétriquement et exactement avec la même inclinaison à gauche comme à droite de la fresque.

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C - La poutre sacrée sauvée du pont du Siloé

Après le passage de la reine de Saba, touché par sa prémonition, le roi ordonne aux ouvriers de retirer le bois sacré du pont sur le Siloé. On voit ici que les nœuds du bois forment comme une auréole sur la tête de l'un d'eux, manière d'indiquer la destination finale de ce morceau de bois.

Cette fresque et celle de "la Torture du Juif" viennent sans doute de cartons dessinées par Piero della Francesca, mais ce n'est lui qui les a peintes. Il s'agirait de son collaborateur Giovanni da Piemonte.

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D- L'Annonciation

L'épisode de l'Annonciation ne fait pas partie en principe de la Légende de la Vraie Croix. Mais ça permet au peintre de mieux la faire comprendre puisque c'est l'Incarnation du Christ qui donne son sens à l'ensemble du récit.
Comme dans de nombreuses autres figurations de l'Annonciation, on a séparation entre Marie et l'ange Gabriel constituée par la colonne centrale, symbolique. Dieu, par ses mains, émet des rayons obliques vers Marie. Dans l'autre Annonciation peinte par Piero della Francesca, celle du polyptyque de saint Antoine à Pérouse, réalisée dans les années 1440, on retrouve ces mêmes rayons dorés obliques et un décor architectural, où des colonnes jouent le même rôle qu'ici, mais Dieu fait place à la colombe de l'Esprit saint.

Détail : Marie

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Imposante, plus grande que l'ange Gabriel, Marie est vêtue de la manière habituelle : robe rouge et manteau bleu. Elle tient le Livre de la main gauche.    

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E - Le rêve de Constantin

Organisé en Tétrarchie depuis la réforme institutionnelle de Dioclétien, l'empire est gouverné par deux Augustes et deux Césars, réforme qui était censée améliorer la gouvernance et la paix. Or, Constantin, avec le titre d'Auguste, est sur le point d'aller livrer bataille contre son collègue et rival du fait de leur différence de politique religieuse.
Dans son sommeil, sous la tente, Constantin voit un ange qui lui apporte la Croix qui lui donnera la victoire.


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F - La bataille du pont Milvius

Cette fresque est très endommagée sur la partie droite où figure l'armée de Maxence, mise en déroute par la croix brandie par Constantin. La cavalerie est représentée d'une façon qui met bien en valeur les chevaux; ce qui permet de comparer cette fresque (et celle de l'autre bataille contre Chosroès) à l'œuvre de Paolo Uccello dont la Bataille de San Romano daterait de 1456.
L'empereur est représenté sous les traits de l'empereur Jean VIII Paléologue mort en 1448.
Piero della Francesca avait pu le voir à Florence à l'occasion du concile organisé pour réunifier les Églises d'Orient et d'Occident.

Détail : Constantin tient la croix à la main face à l'ennemi

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C'est la victoire de Constantin sur Maxence. On voit ici l'empereur (l'Auguste) brandissant la Croix. Constantin s'étant converti au christianisme et l'ayant légalisé par l'édit de Milan, il dépêche sa mère Hélène  en Palestine pour retrouver la Vraie Croix afin de l'installer dans son palais de Constantinople.

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G - Le supplice du Juif

Une fois à Jérusalem, Hélène apprend que le Juif Judas connaît l'endroit où la Vraie Croix est enterrée, sur le Golgotha, ainsi que les deux croix du supplice des larrons. Afin d'avouer son secret, Judas est descendu dans un puits. On voit ici un juge procédant à l'interrogatoire tandis que deux personnages actionnnent un treuil reposant sur un portique de bois.

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    H - Hélène et l'Invention de la vraie Croix

Judas a parlé. On trouve les croix. Laquelle est la bonne ? À gauche, Hélène assiste, avec ses accompagnatrices, à la présentation des croix qui viennent d'être déterrées de leur cache. Un ouvrier tient encore une bêche à la main. À droite, devant un bâtiment aux allures de construction de l'architecte Alberti, à cause des incisions de marbres polychromes, se produit un miracle qui permet d'identifier la Vrai Croix. Celle-ci, posée sur un cercueil, provoque la résurrection du jeune mort. Plus à droite, certains pensent voir une évocation de la ville natale de l'artiste : Sansepolcro en Toscane. 

Détail : le paysage urbain de Jérusalem

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En fait de Jérusalem, la ville fortifiée qui est représentée serait davantage Arezzo avec le Duomo dans le quartier le plus élevé et la Pieve plus bas.


Trois siècles plus tard :

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I - La victoire d'Héraclius sur Chosroès

Cette scène de bataille fait pendant à la celle du Pont Milvius. À l'issue de la bataille, le roi persan Chosroès, qui avait pris Jérusalem en 614 et dérobé la croix, est vaincu. En réalité il y eut une série de bataille et Chosroès ne fut définitivement vaincu qu'en 628.
La bataille est représentée comme une spectaculaire mêlée humaine avec du sang qu coule et des têtes tranchées. Dans la partie haute de la fresque, les oriflammes des troupes chrétiennes victorieuses. À droite, Chosroès est agenouillé et écoute Héraclius qui prononce sa condamnation à mort (puisque le vol de la croix est tenu pour un blasphème). Il sera décapité.

On rapporte que les membres de la famille Bacci, commanditaire de ces fresques, figurent parmi les personnages. Ceux-ci ont d'ailleurs tous des traits spécifiques.

Détail : le cavalier du premier plan.

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J - Héraclius rapporte la Croix à Jérusalem

Face à la Mort d'Adam, cette fresque montre Héraclius pieds-nus et portant la croix, c'est-à-dire faisant preuve d'humilité pour être autorisé à entrer dans Jérusalem. C'est le 14 septembre qui célèbre cet événement dans la liturgie.

Détail : les notables de Jérusalem

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Ce groupe illustre la maîtrise de Piero della Francesca pour réprésenter les tissus et les vêtements et pas seulement les extraordinaires chapeaux des personnages. L'alignement de plusieurs têtes est également typique de sa manière où l'horizontalité est fortement marquée.


En 628, les tribulations de la Croix n'étaient pas terminées. Neux ans plus tard, l'armée musulmane du calife Omar chassait les Byzantins de Jérusalem. En 1099 les croisés de Godefroy de Bouillon prenaient Jérusalem pour s'emparer à nouveau de la Vraie Croix. En 1187 elle tombait aux mains de Saladin à l'issue de la bataille de Hattin… Une histoire si romanesque que Matilde Asensi s'en est inspirée pour écrire "Le dernier  Caton" (Plon, 2006).


Le texte de Jacques de Voragine

L'Invention de la Sainte Croix
(3 mai)

Sous le nom d'Invention de la Sainte Croix, l'Église fête l'anniversaire du jour où a été retrouvée la croix de Notre Seigneur. Cet événement eut lieu plus de deux cents ans après la résurrection du Christ.

On lit dans l'Évangile de Nicodème que, un jour que le vieil Adam était malade, son fils Seth se rendit jusqu'à la porte du Paradis et demande de l'huile de l'arbre de miséricorde, afin d'en frotter le corps de son père et de lui rendre ainsi la santé. Or, l'archange Michel lui apparut et dit : « N'espère pas obtenir, par tes larmes ni par tes prières, de l'huile de l'arbre de la miséricorde, car les hommes ne pourront obtenir de cette huile que dans cinq mille cinq cents ans » — c'est-à-dire après l passion du Christ. Une autre chronique raconte que l'archange Michel offrit cependant à Seth un rameau de l'arbre miraculeux, en lui ordonnant de le planter sur le mont Liban. Une autre histoire, en vérité apocryphe, ajoute que cet arbre était le même qui avait fait pécher Adam, et que l'ange, en donnant le rameau à Seth, lui dit que, le jour où ce rameau porterait des fruits, son père recouvrerait la santé. Et Seth de retour chez lui trouva son père déjà mort; il planta le rameau sur la tombe d'Adam, et le rameau devint un grand arbre qui vivait encore au temps de Salomon.

Ce prince, frappé de la beauté de l'arbre, le fit couper afin qu'il servît à la construction du temps; mais là, on ne put trouver aucun endroit où le placer : car tantôt il paraissait trop long et tantôt trop court; et, quand les ouvriers essayaient de le couper à la longueur voulue, ils s'apercevaient ensuite qu'ils l'avaient trop coupé, de telle sorte que, impatientés, ils le jetèrent en travers d'un lac pour servir de pont. Or la reine de Saba, venant à Jérusalem pour consulter la sagesse de Salomon, et ayant à traverser le susdit lac, vit en esprit que le Sauveur du monde serait un jour attaché au bois de cet arbre. Elle refusa donc de mettre le pied sur lui et, au contraire, s'agenouilla pour l'adorer. Une autre histoire veut que la reine de Saba ait vu le bois miraculeux dans le temple même, et que de retour dans son pays, elle ait écrit à Salomon qu'à ce bois serait un jour attaché l'homme dont la mort mettrait fin au royaume des Juifs; sur quoi Salomon aurait fait enlever l'arbre et aurait ordonné de l'enfouir profondément sous terre. Et, à l'endroit où l'arbre était enfoui, se forma plus tard la piscine probatique : si bien que ce n'était pas seulement la descente d'un ange, mais aussi la vertu du bois caché sous terre, qui produisait dans cette piscine la commotion de l'eau et guérissait les malades.

Enfin l'on raconte que, aux approches de la passion du Christ, le bois sortit de terre, et que les Juifs, le voyant nager à la surface de l'eau, le prirent pour en faire la croix du Seigneur. Mais la tradition affirme, d'autre part, que la croix du Christ fut faite de quatre bois différents, à savoir de palmier, de cyprès, d'olivier et de cèdre, chacune de ces espèces servant à l'une des quatre parties de la croix, c'est-à-dire la poutre verticale, l'horizontale, la tablette placée au sommet et le tronc soutenant la croix, ou encore, selon Grégoire de Tours, la tablette placée sous les pieds du Christ. Mais jusqu'à quel point sont vraies les diverses légendes que nous venons de rapporter, c'est ce dont le lecteur jugera par lui-même : car le fait est qu'on ne les trouve mentionnées dans aucune chronique ni histoire authentique.

Après la passion du Christ, le bois précieux de la croix resta caché sous terre pendant plus de deux cents ans; il fut enfin retrouvé par Hélène, mère de l'empereur Constantin, dans les circonstances que nous allons raconter.

En ce temps-là, une multitude innombrable de barbares se rassembla sur la rive du Danube s'apprêtant à traverser e fleuve afin de soumettre à leur domination l'Occident tout entier. À cette nouvelle l'empereur Constantin se mit en marche avec toute son armée et vint camper sur l'autre rive du Danube; mais, comme le nombre des barbares augmentait toujours, et que déjà ils commençaient à traverser le fleuve, Constantin fut saisi de frayeur à la pensée de la bataille qu'il aurait à livrer. Or la nuit, un ange le réveilla et lui dit de lever la tête ; et Constantin aperçut au ciel l'image d'une croix faite d'une lumière éclatante; et au-dessus de l'image était écrit en lettres d'or : « Ce signe te donnera la victoire!» Alors, réconforté par la vision céleste, il fit faire une croix de bois, et la fit porter en avant de son armée, pus, fondant sur l'ennemi, il 'extermina ou le mit en fuite. Après quoi il convoqua les prêtres des divers temples, et leur demanda de quel dieu cette croix était le signe. Les prêtres ne savaient que répondre, lorsque survinrent des chrétiens, qui expliquèrent à l'empereur le mystère de la Sainte Croix et le dogme de la Trinité. Et Constantin les ayant entendus, crut au Christ : il reçut le baptême des mains du pape Eusèbe, ou suivant d'autres auteurs, de celles d'Eusèbe évêque de Césarée. (…)

L' Histoire ecclésiastique nous donne, de la victoire de Constantin, une autre version. Suivant elle, la bataille aurait eu lieu près du Pont Albin où Constantin se serait rencontré avec Maxence qui voulait envahir l'empire romain. Et comme l'empereur, anxieux, levait les yeux au ciel pour en implorer du secours, il vit à l'orient, sur le ciel, le signe resplendissant de la croix entouré d'anges, qui lui dirent : « Constantin, ce signe te donnera la victoire !» Et comme Constantin se demandait ce que cela signifiait, le Christ lui apparut la nuit, avec le même signe, et lui ordonna d'en faire exécuter une image, qui lui servirait d'aide dans la bataille. Alors Constantin, sûr désormais de la victoire, fit sur son front le signe de la croix, et prit dans sa main une croix d'or. Après quoi il pria Dieu que sa main, qui avait tenu le signe de la croix, n'eût pas à être tachée de sang romain. Et en effet Maxence, au moment où il traversait le fleuve, oublia qu'il avait fait miner les ponts pour triompher de Constantin, passa lui-même sur un pont miné, et se noya dans le fleuve. Alors Constantin fut reconnu empereur sans opposition; et une chronique, suffisamment autorisée, ajoute que, cependant, il hésita quelque temps encore à se convertir tout à fait, jusqu'au jour où, saint Pierre et saint Paul lui étant apparus, il fut guéri de sa lèpre et reçut enfin le baptême des mains du pape Sylvestre. D'autre  part saint Ambroise, dans sa lettre à Théodose, et l'Histoire tripartite, affirment que, même alors, il ajourna son baptême afin d'être baptisé dans les flots du Jourdain. Et c'est aussi ce que nous dit la chronique de saint Jérôme.

Mais, quoi qu'il soit de cette question, le fait est que c'est la mère de Constantin, Hélène, qui présida à l'Invention de la Vraie Croix. Cette Hélène, suivant les uns, aurait été d'abord fille d'auberge, et le père de Constantin l'aurait épousée pour sa beauté. D'autres affirment qu'elle était fille unique de Coël, roi des Bretons, que le père de Constantin l'avait épousée lorsqu'il était venu en Bretagne, et que, ainsi, après la mort de Coël, il était devenu le maître de l'île. C'est aussi ce qu'affirment les Bretons, bien qu'une autre version veuille qu'Hélène ait été de Trèves.

Arrivée à Jérusalem, Hélène fit mander devant elle tous les savants juifs de la région. Et ceux-ci, effrayés, se disaient l'un à l'autre : « Pour quel motif la reine peut-elle bien nous avoir convoqués ?» Alors l'un d'eux, nommé Judas, dit : « Je sais qu'elle veut apprendre de nous où se trouve le bois de la croix sur laquelle a été crucifié Jésus. Or mon aïeul Zachée a dit à mon père Simon, que me l'a rappelé en mourant : « Mon fils, quand on t'interrogera sur la croix de Jésus, ne manque pas à révéler où elle se trouve, faute de quoi on te fera subir mille tourments ; et cependant ce jour-là sera la fin du règne des Juifs et ceux-là régneront désormais qui adoreront la croix, car l'homme qu'on a crucifié était le fils de Dieu! Et j'ai dit à mon père : « Mon père, si nos aïeux ont su que Jésus était le fils de Dieu, pourquoi l'ont-ils crucifié ?» Et mon père m'a répondu : « Le Seigneur sait que mon père Zachée s'est toujours refusé à approuver leur conduite. Ce sont les Pharisiens qui ont fait crucifier Jésus, parce qu'il dénonçait leurs vices. Et Jésus est ressuscité, le troisième jour, et est monté au ciel en présence de ses disciples. Et mon oncle Étienne a cru en lui; ce pourquoi les Juifs, dans leur folie, l'ont lapidé. Vois donc, mon fils, à ne jamais blasphémer Jésus ni ses disciples!» Ainsi parla Judas, et les Juifs lui dirent : « Jamais nous n'avons entendu rien de pareil. » Mais lorsqu'ils se trouvèrent devant la reine, et que celle-ci leur demanda en quel lieu Jésus avait été crucifié, tous refusèrent de la renseigner, si bien qu'elle ordonna qu'ils fussent jetés au feu. Alors les Juifs épouvantés lu désignèrent Judas en disant : « Princesse, cet homme-ci, fils d'un prophète, sait toutes choses mieux que nous, et te révélera ce que tu veux connaître!» Alors la reine les congédia tous à l'exception de Judas, à qui elle dit : « Choisis entre la vie et la mort ! Si tu veux vivre, indique-moi le lieu qu'on appelle Golgotha, et dis-moi où je pourrai découvrir la croix du Christ!» Judas lui répondait : « Comment le saurais-je, puisque deux cents ans se sont écoulés depuis lors, et qu'à ce moment je n'étais pas né?» Et la reine : «Je te ferai mourir de faim, si tu ne veux pas me dire la vérité!» Sur quoi elle fit jeter dans un puits à sec et défendit qu'on lui donnât aucune nourriture.

Le septième jour, Judas, épuisé par la faim, demanda à sortir du puits, promettant de révéler où était la croix. Et comme il arrivait à l'endroit où elle était cachée, il sentit dans l'air un merveilleux parfum d'aromates; de telle sorte que stupéfait il s'écria : « En vérité, Jésus, tu es le sauveur du monde!» Or, il y avait en ce lieu un temple de Vénus qu'avait fait construire l'empereur Hadrien, de façon que quiconque y viendrait adorer le Christ parût en même temps adorer Vénus. Et pour ce motif, les chrétiens avaient cessé de fréquenter ce lieu. Mais Hélène fit raser le temple, après quoi Judas commença lui-même à fouiller le sol et découvrit, à vingt pas sous terre, trois croix qu'il fit aussitôt porter à la reine.

Restait seulement à reconnaître celle de ces croix où avait été attaché le Christ. On les posa toutes trois sur une grande place, et Judas, voyant passer le cadavre d'un jeune homme qu'on allait enterrer, arrêta le cortège et mit sur le cadavre l'un des croix, puis une autre. Le cadavre restait toujours immobile. Alors Judas mit sur lui la troisième croix ; et aussitôt le mort revint à  la vie. (…) Judas se fit ensuite baptiser, prit le nom de Cyriaque, et à la mort de Macaire, fut ordonné évêque de Jérusalem. Or, sainte Hélène, désirant avoir les clous qui avaient transpercé Jésus, demanda à l'évêque de les rechercher. Cyriaque se rendit de nouveau sur le Golgotha et se mit en prière; et aussitôt, étincelants comme de l'or, se montrèrent les clous, qu'il s'empressa de porter à la reine. Et celle-ci, s'agenouillant et baissant la tête, les adora pieusement.

Elle rapporta à son fils Constantin une partie de la croix, laissant l'autre partie dans l'endroit où elle l'avait trouvée. Elle donna également à son fils les clous qui, d'après Grégoire de Tours, étaient au nombre de quatre. Deux de ces clous furent placés dans les freins dont Constantin se servait pour la guerre; un troisième fut placé sur la statue de Constantin qui dominait la ville de Rome. Quant au quatrième, Hélène le jeta elle-même dans la mer Adriatique, qui jusqu'alors avait été un gouffre dangereux pour les navigateurs. Et c'est elle aussi qui ordonna qu'on fêtât tous les ans, en grande solennité, l'anniversaire de l'invention de la Sainte Croix.

L'exaltation de la sainte croix
(14 septembre)


La fête de l'Exaltation de la Sainte Croix a été instituée en souvenir d'un solennel hommage rendu à la croix du Seigneur. L'an 615, Dieu permit que son peuple fût livré en proie à la cruauté des païens. Cette année-là, le roi des Perses, Cosroës, conquérant du monde, vint à Jérusalem, et y fut frappé de terreur devant le sépulcre du Christ; mais, en s'en allant, il emporta avec lui la partie de la sainte croix que sainte Hélène avait laissée à Jérusalem. Puis, rentré dans sa capitale, il imagina de se faire passer pour dieu. Il se construisit une tour d'or et d'argent toute semée de pierreries, et y plaça les images du soleil, de la lune et des étoiles. Au sommet de la tour il recueillait de l'eau, qui montait jusque là par un conduit secret, et il la faisait pleuvoir sur la ville comme une vraie pluie. Il y avait aussi sous la tour, dans une caverne, des chevaux qui tournaient en traînant des chars, de telle sorte qu'ils semblaient ébranler la tour, avec un bruit imitant le tonnerre. Abandonnant à son fils le soin du royaume, Cosroës se retira dans cette tour, s'assit sur dans un trône, comme s'il était Dieu le Père, plaça à sa droite le bois de la croix pour représenter le Fils, à gauche plaça le coq pour représenter le Saint-Esprit, et ordonna qu'on lui rendît le culte divin.

Alors l'empereur Héraclius réunit une nombreuse armée et vint livrer bataille au fils de Cosropës sur les bords du Danube. Et les deux princes convirent qu'ils lutteraient seuls sur le pont, de telle sorte que le vainqueur pût obtenir l'empire sans aucun dommage pour l'une ni l'autre armée. Et l'on décréta que quiconque voudrait aider son prince aurait les jambes et les bras coupés, et serait jeté dans le fleuve. Mais Héraclius se recommenda à Dieu et à la sainte croix. Aussi fut-il vainqueur, après une longue lutte, et soumit-il à son empire l'armée ennemie. Tout le peuple de Cosroës se convertit à la foi chrétienne et reçut le baptême. Seul Cosroës ignorait l'issue de la guerre : car, afin d'être adoré comme un dieu, il n'admettait aucun homme à lui parler familièrement. Mais Héraclius parvint jusqu'à lui et, le trouvant assis sur son trône doré, il lui dit : « Puisque tu as honoré en une certaine mesure le bois de la sainte croix, je te laisserai la vie et le pouvoir royal si tu consens à recevoir le baptême; si, au contraire, tu t'y refuses, je te trancherai la tête!» Cosroës ayant refusé de se convertir, Héraclius tira son épée et lui trancha la tête. (…)

Il alla ensuite rapporter à Jérusalem la sainte croix. Et comme, sur son cheval royal et avec ses ornements impériaux, il descendait du mont des Oliviers, il arriva devant la porte par où était entré Notre Seigneur, la veille de sa passion. Or, voici que les pierres de la portes se joignirent de façon à former un mur. Et au-dessus de la porte apparut un ange qui, tenant en main le signe de la croix, lui dit : « Lorsque le Roi des cieux est entré par cette porte, ce n'est pas avec un luxe princier, mais en pauvre, et monté sur un petit âne : en quoi il vous a laissé un exemple d'humilité que vous devez suivre !» Puis, cela dit, l'ange disparut. Alors l'empereur, tout en larmes, se déchaussa, se dépouilla de ses vêtements jusqu'à la chemise, et, prenant la croix du Seigneur, il en frappa humblement la porte qui, se soulevant, le laissa passer avec toute sa suite. Et une odeur délicieuse se dégagea du bois sacré. Et l'empereur s'écria pieusement : « O croix plus splendide que tous les astres, célèbre et chère, qui seule as mérité de porter l'âme du monde, doux bois, clous précieux, sauvez la troupe qui se réunit aujourd'hui pour vous louer, munie de votre signe!» Et aussitôt que la croix fut restituée en son lieu, les anciens miracles se renouvelèrent. Des morts ressuscitèrent, quatre paralytiques furent guéris, dix lépreux furent purifiés, quinze aveugles recouvrèrent la vue, des démons s'enfuirent des corps dont ils s'étaient emparés; et ainsi l'empereur, après avoir reconstruit les églises et les avoir comblées de présents, revint dans sa capitale.


source : La Légende dorée, collection "Points", pages 259-265 et 512-514.