Giorgio Vasari : explication de fresques

         

LE MONDE DES LIVRES du 14.06.07         

                                         

                                                      
                  
                  






               
                  

Quand il ne peignait pas, Giorgio Vasari écrivait. Le plus souvent, c'était sur les autres : on doit à cette abnégation ses Vies, le plus monumental ensemble de biographies d'artistes jamais compilé, et le plus précieux. Mais il écrivait aussi sur lui-même et son oeuvre : ce sont les Ragionamenti, les Entretiens, dont le principal sujet est les travaux qu'il accomplit dans le Palazzo Vecchio de Florence, de 1555 à 1572.

 

Après avoir réorganisé le bâtiment, Vasari le décore largement de fresques, des appartements privés de la famille Médicis au grand salon. Or, dès 1557, il lui vient une idée singulière : expliquer son travail, salle par salle, mur par mur, afin qu'aucune subtilité du programme iconographique, aucune allusion mythologique ou morale ne demeure inaperçue. Pour cela, il imagine, sur le modèle platonicien, un dialogue entre lui-même et le fils du prince Cosme Ier, Francesco. Ensemble, ils visitent le Palazzo Vecchio et, didactique, minutieux, intarissable, le peintre révèle à son jeune élève - qui est d'abord le fils de son maître et son futur maître - les finesses et merveilles de son oeuvre.

Pour cela, il faut 14 dialogues, répartis en trois journées : l'écrivain n'est pas moins prolifique que le fresquiste. En 1558, le texte est déjà largement composé - quinze ans avant les dernières peintures. En 1567, il est prêt pour l'impression. Mais Vasari la remet à plus tard : encore des salles à peindre, encore des Vies à reprendre et compléter. En 1574, les Ragionamenti ne sont toujours pas imprimés. Ils paraissent en 1588, grâce à un autre Giorgio Vasari, le neveu du grand.

Est-ce l'effet d'une parution posthume ? Ou la longueur considérable des dialogues ? Ou la gloire des Vies ? Les Ragionamenti ont été passablement négligés et sont traduits en français pour la première fois par Roland Le Mollé, qui est aussi le préfacier et l'annotateur de ces dialogues. La modestie n'en est pas la qualité première. Vasari compose son éloge autant que celui de son commanditaire : à mécène illustre, artiste illustre. Leurs gloires s'épaulent. Vasari ne se contente pas de le sous-entendre : il aurait même tendance à le rappeler plus souvent que nécessaire.

Mais le texte n'en reste pas moins très instructif. Vasari y donne des leçons de décryptage des allégories, symboles et autres personnifications qui peuplent ses fresques et, par ce seul fait, permettent de mesurer tout à la fois l'immensité du savoir du peintre et les difficultés qu'un visiteur contemporain peut rencontrer dans l'interprétation de systèmes complexes où rien n'est là par fantaisie, pas même un arbre ou un groupe au fond d'un paysage. Les reliefs d'un champ de bataille, les fortifSications de la ville, les armes et les manoeuvres, les capitaines : il faut que tout soit juste et qu'une peinture puisse être étudiée comme un récit exact et complet.

Et pour cela, il faut que le dessin, la couleur, la composition, tout contribue à la lisibilité et à l'harmonie : les Entretiens sont donc semés aussi de remarques sur la peinture, ses techniques et leurs particularités, ses genres et leurs difficultés, ses maîtres et leurs héritages. Ce ne sont pas les moments les moins intéressants de cette conversation folle.


ENTRETIENS DU PALAZZO VECCHIO de Giorgio Vasari. Introduction, traduction de l'italien et notes de Roland Le Mollé, Les Belles Lettres, 308 p., 45 €.