_________________________________


LES FRESQUES POLITIQUES
_________________________________


Par fresques "politiques" j'entends celles qui ornent des bâtiments publics, tels que les palais du pouvoir des cités toscanes que furent le Palazzo Vecchio à Florence, le Museo Civico à Sienne. C'est de ce dernier qu'il s'agira ici.


GUIDORICCIO DA FOGLIANO

« On ne peut avoir plus grand air.
À cheval, il ne fait qu'un avec sa monture :
il est l'homme qui veut et qui agit, celui qui commande et qui conduit.
D'or clair et de sinople en brocart, il va à l'amble aux couleurs de Sienne,
sous le soleil noir, de l'azur le plus sombre.»

    André Suarès, Voyage du Condottière.

foglian2

PORTRAIT ET PAYSAGE : LA FRESQUE DE 1328

Guidoriccio_seul

Le Palazzo Pubblico a été décoré par Simone Martini (1284-1344), le plus illustre artiste siennois du Trecento avec Duccio di Buoninsegna et Ambrogio Lorenzetti. Sur le mur ouest de la Salle de la Mappemonde, Simone Martini a représenté un épisode de la conquête des châteaux de la Maremme et de l'Amiata, dont nous parlent après précision les archives de la République siennoise.

 

Même si, dans notre dos, la "Maestà" du même Simone Martini (1315) attire davantage les regards, faisons bien attention à cette première fresque "militaire" qui glorifie un condottiere, chef de guerre des Siennois, habillé aux couleurs de la ville. Le tableau aurait été réalisé en 7 ou 8 jours (Marco Pierini, L'Art à Sienne, éd. Scala). Les manuels scolaires et les livres d'art ont popularisé cette fresque datée de 1328 représentant Guidoriccio da Fogliano au moment du siège de Montemassi, le château situé à gauche, tandis qu'une bastide est au milieu et un camp militaire tout à droite, l'un et l'autre avec les couleurs de Sienne, noir et blanc en bandes verticales.

Guido___le_camp

À cheval au milieu du paysage désolé qui englobe les deux places fortes aux tours crénelées bien visibles, le condottiere passe devant nous, comme une statue équestre. Mais regardons maintenant l'ensemble du mur :

parete_guidoriccio

Si nous regardons en dessous, entre les deux œuvres du SODOMA (1529) —représentant les saints patrons de Sienne— une autre fresque apparaît partiellement. Elle a été mise au jour par hasard en 1980 lors de travaux de restauration. Elle a été peinte sur l'intonaco d'une mappemonde.

• Que représente la "nouvelle" fresque ?

La découverte révèle deux personnages, l'un avec une épée, qui semble avoir été gratté puis recouvert d'une étrange couche de bleu azur, l'autre un châtelain qui semble soumis au premier. La "nouvelle" cité avec fortifications, tour, église et habitations, serait Arcidosso, une ennemie vaincue par Sienne au temps de sa splendeur sous le Gouvernement guelfe des Neuf (1287-1355). En 1330, Guidoriccio fut effectivement envoyé par Sienne avec 4000 fantassins pour attaquer le comte de Santa Fiora c'est-à-dire les Aldobrandeschi qui, sous la menace, acceptèrent la paix. Laissant Santa Fiora aux Siennois, les Aldobrandeschi se replièrent sur leur place-forte d'Arcidosso. Mais en avril 1331 — et non pas en 1328 date portée sur la fresque— Guidoriccio vint l'attaquer et la prit après un siège de 4 mois grâce à un tunnel creusé sous les fondations. Les Aldobrandeschi se soumirent et conclurent un accord avec le condottiere. L'accord monétaire passé entre eux et Guidoriccio fut peu après dénoncé par Sienne. En septembre 1333 ce fut la rupture entre la République et son chef de guerre. Guidoriccio, considéré comme traître au Gouvernement des Neuf, s'exila en Emilie où en 1337 il devint podestat de Padoue.

Duccio____

Cette "nouvelle fresque" montrerait bien Guidoriccio et ses exploits guerriers. Ce serait elle la première représentation "photographique" d'un paysage et non la fresque de la "pontate" supérieure. Alors pourquoi fut-elle recouverte ? Il suffit de reprendre ce qu'on vient de dire. À Sienne, le Gouvernement des Neuf aurait mal accepté la représentation d'un condottiere désormais expulsé de Sienne pour commander des troupes ennemies. D'où la couche de bleu pour camoufler le héros devenu traître. Puis d'autres peintures… comme celle antidatée 1328 et qui, seule, est restée visible des siècles durant. Le subterfuge ne déplut sans doute pas aux Aldobrandeschi dont la défaite fut effacée. Surtout la gloire de Sienne était satisfaite par l'immensité de la fresque, la taille imposante du Cavalier, le déploiement de la puissance militaire. Et puis en 1348 ce fut la Grande Peste et seulement un Siennois sur trois lui survécut. Alors on pouvait bien appeler le Cavalier Guidoriccio et le château investi celui de Montemassi. On s'y habitua. Jusqu'en 1980.

Aujourd'hui c'est un choc culturel pour Sienne si, comme le pense Mauro Aurigi, le Cavalier n'est pas une œuvre de Simone Martini et s'il ne représente pas Guidoriccio. Devenu traître à Sienne il fut victime d'une "damnation memoriae" sur la fresque inférieure, avec les traces de défiguration et le camouflage sous le bleu azur. Le Gouvernement des Neuf avait procédé à un meurtre symbolique. Quant au vrai Guido Riccio da Fogliano, il mourut en 1352.


• Attributions toujours incertaines

Qui est l'auteur de la fresque inférieure ? et supérieure ? En 2003, une exposition locale sur Duccio di Buoninsegna lui attribua la fresque inférieure. Mais cet artiste a-t-il jamais peint des fresques ? et a-t-il jamais peint des sujets autres que religieux? (De plus il serait mort ern 1315 ou 1318).


Simone Martini ? Lui, on sait au moins qu'il a été payé 23 livres pour peindre les châteaux conquis par Guidoriccio ! Et qu'il a passé une semaine sur le terrain pour en faire le dessin. Mais depuis un siècle les historiens de l'art doutent que Simone Martini —qui n'a réalisé que des tableaux religieux et les a exécutés de manière très fine—  ait pu être l'auteur de ce "Guidoriccio…", ce cavalier qui monte un destrier assez gauchement représenté. Tout visiteur peut constater la distorsion entre la technique picturale de la fresque datée 1328 et celle, délicate, de la "Vierge en majesté" exposée à l'autre bout de la Salle de la Mappemonde. Les doutes furent exprimés dès 1907 par Venturi dans son "Histoire de l'art italien". Ils ont été repris par Federico Zeri. Enfin les universitaires américains Gordon Moran et Michael Mallory ont considéré que le Cavalier n'était qu'une superposition tardive et médiocre exécutée sur le panorama déjà commandé à Martini entre 1320 et 1331.

La grande fresque de près de dix mètres de large ne date peut-être pas du Trecento… La bataille entre historiens d'art perdure. Comme perdure la fonction de symbole de Sienne qu'est cette œuvre.

 

—o—o—o—

LE BON ET LE MAUVAIS GOUVERNEMENT



C'est l'ensemble de fresques le plus célèbre de Sienne. L’«Allégorie du Bon et du Mauvais gouvernement» d'Ambrogio Lorenzetti est un cycle de fresques réalisé entre 1337 et 1340 dans la Salle des Neuf (dite également Salle de la Paix) du Palazzo Publico de Sienne. Ce cycle est une des premières œuvres laïques dans l'art de cette époque. Le pouvoir du temps voulut que l'artiste représentât d'un côté l'Allégorie du Mauvais Gouvernement avec les effets qu'il produit (famine, assassinats, pillage, violence, pauvreté…) et de l'autre le Bon Gouvernement avec ses effets (prospérité de la cité, bien-être, richesse, joie, etc). L'intention est bien claire : c'est seulement si le pouvoir repose sur la justice sociale que la population en tire bénéfice.


LE BON GOUVERNEMENT

salle_des_neuf
Vue d'ensemble
De gauche à droite : l'Allégorie du Bon Gouvernement, les Effets du Bon Gouvernement à la Ville puis à la Campagne

• L' Allégorie du Bon Gouvernement

Lorenzetti_Allegorie_du_Bon_Gouv_1337_40
Allégorie du Bon Gouvernement - Vue d'ensemble

La Sagesse tient à la main le livre biblique du même nom. Il en part une corde qui domine la Justice. Celle-ci est entourée des plateaux de la balance. Par le biais de deux anges, elle distribue à chacun selon les mérites de chacun : à gauche un homme reçoit un bâton de commandement, tandis qu'un autre va être décapité; à droite un coffre est remis à un personnage agenouillé.

All_gorie_du_Bon__d_tail_

                                                                (on note le nom du peintre)

Ensuite la corde passe dans les mains de la Concorde avec un rabot sur les genoux, comme pour aplanir disputes et controverses. Puis la corde arrive aux mains de vingt-quatre citoyens habillés et coiffés selon la mode du Trecento : ils symbolisent l'ancien gouvernement de Sienne que l'on appelait alors le Gouvernement des Vingt-Quatre. Enfin cette corde finit entre les mains d'un vieillard imposant, vêtu de blanc et  de noir, couleurs de la ville. Il représente la Commune, donc aussi le Bien Commun.

All_gorie_du_Bon_Gouv

L'autorité et la légitimation de sa régence sont exprimés par les conseillères qui se tiennent à ses côtés pour le guider. Il s'agit des Vertus Théologales (Foi, Charité et Espérance) qui planent au dessus de lui et des quatre Vertus Cardinales (Force, Prudence, Tempérance et Justice) assises à côté de lui avec la Magnanimité et la Paix. En bas à droite des hommes d'armes veillent à la sécurité des citoyens et groupe de prisonniers liés montre ce qui arrive aux rebelles et aux hors-la-loi. Deux nobles (longs cheveux, à genoux) offrent leurs châteaux à la Commune, renonçant à leurs souveraineté en faveur de l'Etat siennois. Les conséquences de cette parfaite administration sont illustrées par la suite de la fresque.

• Les effets du Bon Gouvernement

Le "bon gouvernement" a, on l'imagine aisément, le "mauvais gouvernement" comme voisin, sinon l'effet pédagogique de la leçon d'instruction civique aurait été réduite. La plus belle fresque de l'ensemble c'est sans doute les Effets du Bon Gouvernement à la Ville et à la Campagne. C'est une visite à Sienne au milieu du Trecento, une vue perspective de la cité et de ses campagnes.

Le bon gouvernement garantit la sécurité au citoyen, à la Ville et ici à la Campagne :

all_gorie_et_campagne

securitas


Dès lors, la vie quotidienne se déroule en toute harmonie dans une magnifique ville de pierres et de briques, remplie de tours, de palais, d'habitations privées, d'églises et de boutiques. Encore aujourd'hui, l'effet d'entassement est typique du centre historique. Des détails maintenant :

Effet_bon_gouv___Siennois

Ici un cortège nuptial, on remarque particulièrement les cavaliers. On constate l'absence du luxe ostentatoire dans la Commune de Sienne. La scène des effets du Bon Gouvernement en ville détaille aussi des activités de production et de commerce.

Effer_Bon_gou___commerce

À gauche, la danse de dix jeunes filles revêtues d'étoffes précieuses doit être interprétée non comme une scène réaliste mais comme une allégorie. En effet les statuts de la Commune interdisaient généralement ces manifestations. Le nombre dix fait allusion aux vertus évoquées auparavant. Neuf d'entre elles exécutent des pas de danse  tandis que la dixième (Justice ou Concorde) bat la mesure avec la cymbale et chante.

artisans

La vue détaillée ci-dessus montre certaines boutiques d'artisans (comme le bottier à gauche) et une école où  se donne un cours ex cathedra. Dans le même immeuble, à une fenêtre remarquer l'oiseau en cage.

Hors des murs, Lorenzetti peint un puissant personnage accompagné de son fauconnier qui sort pour aller à la chasse.

fauconnier

En cours de route, ils croisent des paysans qui reviennent d'une ferme et transportent jusqu'au marché urbain des sacs de céréales.

Effet_bon_Gouvernement

Les sacs de grain sont portés par des ânes ou des mulets. Un cochon aussi est destiné à la consommation urbaine. Derrière, un paysan porte un chapeau à larges bords qui diffère des autres couvre-chefs. À l'arrière-plan, autour de la ferme, d'autres animaux sont chargés de récoltes, tandis que le battage est en cours et que la moisson continue.

paysans

Tandis que le fauconnier part à la chasse, d'autre personnages sont déjà sur le terrain, apparamment équipés d'arbalètes, prêts à tirer sur quelque gibier qui se cache dans le verger ou la vigne.


LE MAUVAIS GOUVERNEMENT

• L'Allégorie du Mauvais Gouvernement

All_gorie_du_Mauvais

Le dirigeant démoniaque de la cour maléfique s'appelle Tyrannie. Il tient prisonnière à ses pieds la Justice enchaînée. Le tyran est représenté comme un homme vêtu de noir, cornu (donc personnification du Diable). Il est entouré par la Cruauté, la Discorde, la Guerre, la Perfidie, la Fraude, la Colère, l'Avarice et Vaine gloire. À chaque Vertu du Bon Gouvernement correspond ici un Vice.


• Les effets du mauvais gouvernement 

Les effets qui dérivent du Mauvais Gouvernement : la misère, les abus, la destruction et la famine dans une ville où le seul artisan au travail est le forgeron qui fait les armes.

Effets_du_mauvais__ville_

Effet_du_mauvais__d_tail_ville_

Pendant ce temps, à la campagne dominent des champs en jachère, une ferme en ruines, une autres en flammes, des scènes de violence.

Effet_du_mauvais_sur_campagne__d_tail_


L'INVENTION DU PAYSAGE

Dans la fresque de Simone Martini, dans celle de Duccio, comme danc l'ensemble peint par Ambrogio Lorenzetti, on atteint un haut niveau d'originalité : c'est l'invention du paysage. Au Trecento, c'est réellement le premier moment du paysage dans la peinture italienne, même s'il faut attendre le Seicento pour que le paysage devienne un genre autonome.

 

Le paysage rural. Il est montré dans les deux parties, Bon comme Mauvais gouvernement (supra). Le paysage toscan reste typique des "crete" qui s'étendent principalement au sud de Sienne. Des champs ouverts (openfield accentué par l'agriculture moderne) caractérisent cet espace où les arbres sont beaucoup plus rares que dans la Maremme (sud-ouest de l'actuelle région du Chianti).

campagne_en_deux
Le paysage rural siennois dans le "Bon Gouvernement"

dans_les_crete
Le paysage des "crete" entre Sienne et Asciano (été 2006)


Le paysage urbain a souvent été utilisé comme arrière-plan de scènes religieuses (en particulier dans les tableaux ayant pour thème la Crucifixion où l'on représente Jérusalem). Ici, à propos de fresques politiques On le retrouve ici avec une précision encore inégalée.

Effet_Bon_d_tail

*******